De Loire en Seine, Canal de Briare et du Loing – 2004

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Installation DeLoirenSeine, Le Hangar Chalette sur Loing

Une fresque multimédia 100 km, 100 récits, 100 Mo.

Si le canal est la colonne vertébrale de cette démarche artistique, le récit des habitants en est le cœur. Reliés à la vie et aux paysages du canal, ces récits sont mis progressivement en ligne sur le réseau Internet. En suivant le canal au lent cours, au passage de chaque écluse, de Nicole de Baraban à Bernard de Buges, vous ouvrirez le livre du canal. Celui de la vie qui s’écoule, ordinaire et sublime.

Ballade pour un canal. Tout le long du Loing le long de l’eau. Par Jacques Leenhardt

Les grandes explorations ont toujours utilisé les fleuves pour pénétrer les contrées inconnues. Les rivières relient les hommes, transportent les marchandises et les idées, rendent proche ce qui est lointain. Les artistes, le plus souvent, se sont assis sur leurs berges pour contempler ce qui faisait pour eux paysage, un morceau de cours d’eau, une circulation arrêtée, une tranche dans le vif du fleuve. C’était ce qu’on a appelé la « peinture de paysage », agrémentée dans la tradition de nymphes ou de satyres, et au soleil couchant de vaches à l’abreuvoir. Seul peut-être dans cette histoire bien plus que centenaire, Monet en a décidé autrement. Il aménagea un bateau pour en faire un atelier flottant, démontrant pas là même qu’il avait de la rivière une notion plus dynamique. Au gré du courant, il découvrait la transformation du paysage, ses mutations comme il avait fait ailleurs, suivant les ombres du jour sur les meules de foin ou le chromatisme mouvant sur le porche de la cathédrale de Rouen.

Guykayser ne chasse pas essentiellement ces modifications qui affectent le paysage. La rivière qu’il a choisi de mettre au coeur de son dispositif artistique est une relation dynamique plutôt qu’un objet liquide scintillant dans le soleil. Il a compris la définition que Pascal donna jadis des rivières : « des chemins qui marchent et qui portent où on veut aller ». A vrai dire cette définition convient mieux encore au canal, et c’est d’ailleurs du Canal de Briare ou du Canal du Loing que Guykayser suit le cours. Avec lui l’artiste se fait explorateur, il part à la recherche des liens qui se tissent, de ville en village, au long des routes et des chemins de hallage, là où le courant emporte, là où l’écluse arrête. Le canal est un rythme ordonnant des parcours de bateliers sur son cours et de paysans ou d’ouvriers sur ses berges. C’est comme si la couleur, les teintes et les lumières que recherchait Monet, Guykayser les trouvait dans le fourmillement humain qui entoure, traverse et exploite le canal au lent cours.

Cent kilomètres, c’est un tout petit bout de cours d’eau, mais déjà, sous le regard de celui qui est venu pour voir et pour comprendre, et qui dans cette attente trouve toujours des raisons de respecter et d’aimer, ces quelques kilomètres recèlent des gens, des passions anonymes enfin des mondes.

On dit souvent l’artiste égocentrique. Ces jours-ci, je le vois au contraire plus préoccupé du monde qui l’entoure que d’un moi minuscule gonflé aux dimensions de l’univers. En tout cas, Guykayser est de ceux qui portent leur regard au-delà de l’atelier, sur les habitants de Chalette ou les éclusiers du canal. Il s’aperçoit alors immédiatement que ce petit bout de la Douce France, cette image d’Épinal de notre identité tant de fois chantée par Charles Trenet, cache une diversité insoupçonnée, dissimule au regard prévenu une richesse de contrastes, de trajectoires et d’identités dont nul ne se doutait.

Le canal qui serpente nonchalant entre deux rangs de peupliers, Monet l’avait peint, et mille autres avant et après lui. Tous ils en avaient fait un emblème de cette France rurale si chère aux cœurs nostalgiques. Dans l’horizontalité de son cours il fait partie de cette dimension terrienne de notre imaginaire à laquelle le peuplier apporte le contraste de sa verticale, comme le clocher de l’église du village contraste avec la masse horizontale des maisons et des champs où le regard se perd à l’infini. Deux images de la France, deux images publicitaires.

Mais dans les replis de cette vision à la fois vraie et trompeuse, tous ceux qui peuplent à son insu la carte postale ont trouvé un endroit où demeurer. Et par exemple, dans ce terroir apparemment si « français », Guykayser a fait la rencontre de nombreux étrangers, venus d’autres pays, ou plus simplement d’autres régions de France. De génération en génération, dans leur diversité, ils ont nourri ce sol de leurs désirs et de leurs peines, ils ont apporté leur culture et les objets auxquels sont restés accrochés leurs souvenirs. Guykayser a écouté leur histoire, lui a donné une forme, ouvrant des portes au hasard des rues de village et apaisant les timidités rétives derrière lesquelles chaque vie aime à se protéger. Ce fut sans doute un émerveillement de voir que si près de chez lui, sans que nul n’y prêtât attention, se trouvaient réunies tant de personnes insoupçonnées avec leur métier et leur compétence, tant d’histoires de solitude et de bonheur, ordinaires et sublimes : humaines.

L’artiste ouvre l’oeil, et son attention rappelle à la vie ce qui menace de disparaître sans trace. Maintenant, ce sont eux qui ont la parole, eux qui passent sur l’image projetée. Ils voient, comme voient leurs voisins, ce que c’est d’être là, habitants d’une terre qui serpente entre deux berges, d’une terre de halage et de peine, belle dans sa sinuosité contrainte. A force de recomposer l’image de ce monde que l’on croyait connaître, le voilà qui prend une figure nouvelle. Il se démultiplie en paysages et en récits, chaque lieu et chaque objet prend la dimension d’une aventure et de l’expérience d’une vie. Les lieux parlent des personnes et les habitants reconstituent une géographie en narrant leur parcours.

Ce qui forme le centre de l’installation où Guykayser a convoqué cette diversité, c’est l’écluse, une échelle sur le cours du canal, qui égalise un instant les niveaux différents. C’est là que se rencontrent les trajectoires des hommes et des femmes qui passent d’une rive à l’autre, comme aussi se rassemblent les cours opposés des canaux qui tracent, entre Seine et Loire, leurs cheminements utiles, réunissant à ce point de passage des destins aléatoires. L’écluse est une mécanique de connexions entre deux biefs où aboutissent deux cours d’eau d’inégale hauteur. Elle fonctionne bien sûr à la fois comme le point central d’un paysage emblématique que Guykayser a choisi pour son investigation et comme la métaphore de la rencontre des trajectoires, de l’ajustement des expériences. L’éclusier dans sa cabane est une sorte de passeur, le confident dans lequel l’artiste s’est sans doute un peu reconnu. Il est là, assis dans le temps suspendu de la manoeuvre. Il faut que de l’eau coule dans les vannes et sous les passerelles. Dans ce hors-temps du travail, un espace est donné à la parole. C’est le temps du récit et de la confidence. L’éclusier est le greffier des vies qui s’écoulent et se rencontrent, mêlant les origines lointaines et les professions insolites. Il a près de lui sa manivelle, avec laquelle il fera lever les vannes et tourner les passerelles : maître de la mécanique du monde, deus ex machina, l’éclusier tourne la manivelle du grand cirque des destins, comme dans La Ronde de Max Ophüls.

L’artiste, lui, reste quelque peu en retrait. Il a dressé, dans le fond, les images du paysage, du sage pays qui se déroule, avec ses villages et ses peupliers. Il a enregistré les voix, il a entendu comment chacun a construit son histoire, il a photographié le mouvement insaisissable de l’eau tourbillonnant autour du moindre objet. Au bord du réservoir il a écouté les oiseaux, et au café les habitants. Sa retenue est celle du collecteur qui grappille du sens au détour des chemins et dans les non-dits des discours.

L’installation est le moment où il restitue à ceux qui le lui ont donné tout ce qu’il a emmagasiné. Et si ce qui revient après ce long détour n’est pas exactement ce que chacun croyait avoir donné, c’est qu’une alchimie étrange a mêlé les destins, que chacun a sur l’autre exercé son pouvoir, et l’artiste dans cette affaire n’est pas le dernier concerné, lui qui à travers les autres a revécu aussi ses propres passages, ses mélanges et ses identités. Cette différence est en quelque sorte ce qu’il donne à son tour a ceux qui ont eu la générosité d’entrer dans la ronde de ces échanges. A ce jeu-là, finalement, il n’y a que des gagnants !

St-Mammès, ses marinier(e)s, son canal, ses péniches