Les sièges de l’art – Galerie Agart – 2015

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Commissariat Sylvie Turpin

Exposition du 20 mars au 14 Aout 2015

• Entrée libre du jeudi au samedi de 14 h à 19 h ou sur rendez-vous (sauf jours fériés)

L’association galerie d’artistes, 35 rue Raymond Tellier 45200 Amilly

Tél. : 02 38 85 79 09 07 81 27 36 26

 

Je parle des sièges de l’art et des autoportraits collectifs

Les sièges de l’art

Que fait-on assis dans cet atelier ? Et debout dans cette galerie …

Guykayser ne fait pas seulement décoller les tracteurs ou parler un arbre sur une barque en le promenant le long du canal, il assoit des artistes – chacun sur son siège d’atelier, et les rend bavards pour extraire de ces entretiens de petits films savoureux d’environ quatre minutes. Guykayser a fréquenté la galerie L’AGART dès son origine et en est devenu l’un des fidèles. Il y a lui-même exposé ses bordus aux côtés de Peter Briggs en 2008. Il a donc assisté à la fabrique d’une identité, à l’élaboration d’une ligne éditoriale, d’une ligne esthétique, menée par Sylvie Turpin. Et c’est cette ligne qu’il a voulu donner à voir en la matérialisant, en la révélant physiquement. En travaillant sur les archives de la galerie, il a traduit par des compositions visuelles une frise chronologique de chaque exposition en impression UV sur dibond blanc. Les couleurs très présentes des œuvres, dans un beau rendu mat inscrivent graphiquement une histoire sur les murs (comme en abyme des œuvres qu’ils avaient portées), quatorze années d’une aventure bénévole d’une qualité rare. Cinq tablettes sur lesquelles on peut découvrir les films d’atelier viennent rythmer ce bandeau. L’autoportrait collectif commence alors avec les conversations que Guykayser engage avec vingt artistes qui ont répondu présent à son projet. Vingt artistes ayant exposé à la galerie. Le montage est structuré par une invitation dans l’atelier, des inserts, des panoramiques, des notations techniques en écho aux réflexions autobiographiques. Un entrain sonore parsemé d’éclats et de pétulances rehaussé de plans jubilatoires. Le spectateur est raccompagné après sa visite à la porte de l’atelier de chaque artiste.

L’atelier des sièges de l’art.

« La conversation est au cœur de l’autoportrait collectif et la voix unique de chacun en est le souffle. »

L’autoportrait collectif, visuel et sonore prend toute son ampleur quand on franchit la porte de l’atelier dans la seconde salle de la galerie. Une nouvelle bande nous accompagne dans le sas, c’est la transcription graphique du travail sonore réalisé par Gérard Parésys. Autour du tas de sable, les huit sources distinctes diffusent un paysage sonore composé d’un texte écrit et lu par Jacques Leenhardt, de ses silences, des mots et des silences des vingt artistes, du bruit du sable, un chœur de sons. On contourne alors la présence des sièges d’atelier plantés dans cet impressionnant tas de sable. (Le siège d’atelier comme témoin muet des heures d’atelier mais surtout comme objet déclencheur du travail de Guykayser, objet physique permettant l’interface de sa recherche sur la mémoire du lieu, mémoire des artistes, mémoire individuelle, mémoire collective). En suivant une nouvelle ligne panoramique en noir et blanc (un grand montage de vingt détails d’œuvres des vingt artistes rencontrés), on découvre les sièges prêtés par les artistes, simples, fonctionnels, hétéroclites, prévisibles dans l’idée qu’on se fait d’un siège d’atelier, avec de belles surprises toutefois. C’est peut-être le plus personnel de tous les autoportraits collectifs de Guykayser.

Patricia Reufflet

L’espace sonore de « l’atelier des sièges de l’art »
Gérard PARESYS

Il est co-réalisé par Gérard Parésys et Guykayser. Les sons a l’origine de l’espace sonore:

Un texte écrit et lu par Jacques Leenhardt, découpé en quarante huit phrases. Des mots et de courtes phrases extraites des conversations enregistrées avec 20 artistes ayant exposés dans la galerie. Les voix précédentes dont on n’a conserve que les sonorités « non-voisées »: les consonnes, les respirations, les « silences »… Des enregistrements sonore de sable (glissement, crissement, projection …) Des sons synthétisés en temps réel évoquant l’écoulement du sable.

Un logiciel a été conçu spécifiquement pour l’installation. Il est basé sur Argo, de Gérard Parésys. ARGO est constitué de modules de synthèse et de traitement sonore et visuel fonctionnant en temps réel. Il permet a l’espace sonore « l’atelier des sièges de l’art » d’être perpétuellement en transformation. L’une des sources sonores utilisée: la parole de 20 artistes, a été segmentées en centaines de bribes de phrases. La polyphonie qui résulte de l’écoute simultanée et successive de ces paroles éclatées n’est jamais identique a elle-même, grâce a des procédés aléatoires. Le résultat sonore repart a son origine toutes les 25 minutes environ, mais est chaque fois différent. L’écoute de cette polyphonie est facilitée par une diffusion sur 8 sources: 8 haut-parleurs repartis a la périphérie et au centre de « l’atelier des sièges de l’art ».

Texte écrit et lu par Jacques Leenhardt à l’occasion de la création “Les sièges de l’art”

Comme si la question de l’art commençait par le corps, cette pesanteur physique qui veut que toute œuvre soit d’abord une manière de faire, un rapport immédiat à l’homo faber qui la produit. Chez Vermeer le peintre est assis, chez Pollock il est debout, penché sur sa toile posée à plat. Le sculpteur aussi est debout mais ce n’est pas toujours pour attaquer le matériau de face. Rodin déjà moulait des fragments de corps pour les recomposer ensuite, et César laissait couler les résines en expansion. On pourrait multiplier à l’infini la description de ces positions du corps, on n’aurait encore saisi qu’un moment de cette alchimie obscure qu’est l’activité artistique. Chacune de ces postures où s’exprime le corps à corps entre l’artiste et son matériau est en effet nécessairement interrompue par une autre position toute différente, opposée même. Le corps se redresse et, pour un moment, s’éloigne de ce qu’il vient de faire. L’œil prend alors le relais, l’esprit reprend ses droits, reléguant pour un temps la main et son monde de gestes. Son activité est suspendue pour que le regard distancé puisse intervenir. L’œil évalue, mais seulement dans l’après-coup. Il est comme un deuxième temps qui va derechef renvoyer la main à son ouvrage, et ainsi de suite jusqu’à ce que l’œuvre soit jugée terminée. Cependant, avant même que la main ne se mette à la pâte, que le pinceau, le ciseau ou la camera ne se mettent en route, il y a le moment d’avant, ce silence un peu angoissant qui précède toute action et qui renvoie à un temps où rien encore n’a pris forme. En ce point originaire, tout est encore chaos, volonté de faire qu’investissent des idées en désordre et des visions furtives, qu’aucun dessin, aucun script ni ébauche ne saurait encore matérialiser. C’est le moment mystérieux de ce qu’on appelle la « création », cette aurore sous forme de boîte noire d’où tout va peut-être pouvoir émerger. Le vocabulaire de la « création », abusivement théologique, est trompeur, faisant comme si l’artiste se retrouvait dans la position d’un dieu démiurge face à la matière à laquelle il va donner forme. L’activité artistique n’emprunte pas grand’chose au divin. Bien au contraire, et en plusieurs sens. D’abord, c’est un travail dont les règles s’apprennent, où la spontanéité même est éduquée et contrôlée. Comme on dit souvent : « le génie, c’est beaucoup de travail ». Mais plus encore, l’activité artistique appartient d’autant moins au divin qu’elle est radicalement attachée à ce qui nous tient éloigné de celui-ci : notre condition humaine. C’est en tant que tels, absolument humains, que nous avons la capacité d’être artiste. C’est même cette capacité d’art, librement développée, qui fait de nous des être humains si nous l’exerçons pleinement. Si, comme disait Lautréamont, « la poésie doit être faite par tous », si nous avons tous une fibre artistique, il faut bien dire que nous ne la cultivons pas tous également. Oui, l’art devrait être fait par tous car il est la forme que prend notre liberté de sentir et de penser au-delà de ce que nous sommes. Un rêve d’être, en quelque sorte, jamais réalisé mais toujours riche de tous ses possibles. De même que nous nous asseyons sur un siège pour écrire, fixant ainsi la place que nous occupons et à partir de laquelle nous pouvons voir le monde, nous rêvons d’échapper à ce lieu qui parfois nous emprisonne, nous rêvons d’écrire une phrase nouvelle, de faire une expérience inédite, d’en fixer dans une œuvre l’ombre qui nous interpelle. C’est peut-être pour cela que nous imaginons des dieux si éloignés de nous, et qu’aussi nous plaçons l’artiste sur les marges tangentielles de notre monde. Comme si nous habitait une nostalgie d’être plus humains que nous ne sommes, plus libres et plus poètes que ce que nous parvenons à être.Un certain chaos de sentiments mêlés, une volonté encore confuse avant de pouvoir véritablement se mettre au travail, voilà ce que ressent l’artiste au seuil de toute œuvre. Angoisse de la page blanche, disent les écrivains. Dans l’esprit de Frenhofer, le héros du Chef d’œuvre inconnu de Balzac, l’angoisse s’est au contraire transportée à la fin du processus. Frenhofer, le maître habile qui domine toutes les finesses de son art, sait si bien comment traiter son sujet, le métier est chez lui si accompli, que toute la réalisation du tableau se fait comme d’elle-même. C’est à la fin seulement, au moment de mettre la touche finale, que se pose pour lui la question angoissante. Assis sur son tabouret, Frenhofer est saisi par un tourment ultime : faut-il ajouter un dernier coup de pinceau ? Et encore celui-là qui achèverait définitivement le tableau, le rendre aussi vivant que le modèle. Et encore un de plus ?  Petit à petit, tout ce qui avait été si savamment posé, amoureusement poli et mené à son accomplissement se détruit, renvoyant le tableau à ce qui l’avait précédé : le chaos. L’image accomplie s’est brouillée au moment même de son accomplissement. Cette allégorie du travail artistique, et la catastrophe finale à laquelle mène le doute de Frenhofer, renvoie moins, comme on l’a souvent dit, à l’épuisement du beau métier classique menant à la dissolution de l’image dans l’impressionnisme et l’abstraction, qu’il n’interroge sur le moment où l’œuvre est terminée, et cela quel que soit son medium. Le récit balzacien pointe le moment où il convient de lâcher prise, de laisser l’œuvre s’éloigner de la main et vivre son autonomie d’artefact. C’est un moment difficile où l’artiste abandonne la maîtrise, laissant à l’œuvre la possibilité de vivre sa deuxième vie, dans la relation qui désormais s’instaurera avec ses regardeurs. Aujourd’hui les artistes entretiennent un rapport à ce qu’ils produisent bien différent de celui de Frenhofer. Je ne suis pas sûr d’ailleurs qu’ils utiliseraient volontiers le mot « création » pour désigner leur travail, si ce n’est pas facilité. Ils ont acquis une idée plus vivante et forte de ce qui se construit dans la relation avec l’Autre, avec le regardeur comme disait Duchamp, cette figure complémentaire du processus artistique. On perçoit que domine un sentiment plus modeste qui fait de l’œuvre avant tout une proposition, une ouverture, que l’attention et l’imagination de l’autre viendra, si ce n’est achever, du moins prolonger. L’art, comme une des grandes affaires de notre temps, se présente dès lors plutôt comme un jeu potentiellement infini de dissolution et de cristallisations dont l’œuvre est le noyau, irradiant irradié. Comme si l’idée de produire un objet définitivement identique à lui-même, clos dans sa perfection, apparaissait aux yeux de beaucoup comme une illusion perdue. Ce qui donne cependant, aujourd’hui encore, tout son sens à la création artistique, c’est bien qu’un dialogue s’y établit, que l’œuvre se transforme en un lieu infiniment riche de rencontres auxquelles notre imagination et notre plaisir sont conviés.

Maquette 3D de l’installation

Christian BONNEFOI
Florence CHEVALLIER
Gaëlle CHOTARD
Roland COGNET
Osman DINC
Jean-François LACALMONTIE
Saverio LUCARIELLO
Laurent MAZUY
Vincent PERARO
Sebastien PONS
Ernesto RIVEIRO
Philippe RIVEMALE
Anne ROCHETTE
Bruno ROUSSELOT
Les SIMONNET
Annie Paule THOREL
Pierre TUAL
Sylvie TURPIN
Clémence VAN LUNEN
Jan VOSS